Le choix – Croatie 1991 -juin 1993

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Juillet 1991. Anton Domovina, ancien sous-officier de la Légion étrangère devenu cadre dans la toute jeune armée croate, ayant fait à la France une demande d’aide sous la forme d’instructeurs, Philippe Daversin, officier des troupes de marine, est détaché en Croatie auprès de la 1ère brigade de la garde. Dans un conflit livré à la folie destructrice, il va côtoyer l’amour, la haine, l’amitié et la trahison et croiser des Croates et des Serbes qui, tout comme lui, devront affronter leurs contradictions.

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Description

Extrait 1 :

Il était dorénavant hors de question qu’il laisse ses hommes monter au combat sans lui. Perdu dans ses pensées, au détour d’un couloir, il heurta violemment une femme qui laissa échapper un cri de surprise. Confus, il s’excusa et se baissa vivement pour ramasser le sac qu’elle avait laissé tomber. — Oh, pardon, je ne v… Il leva le visage vers l’inconnue et considéra un bref instant celle qui lui faisait face en se frottant le bras. Vêtue d’une veste de combat qui avait connu des jours meilleurs, un brassard qui avait été blanc frappé d’une croix rouge au bras, elle le regarda en penchant la tête sur le côté avec un léger sourire ironique qui entrouvrait ses lèvres au dessin parfait, laissant entrevoir une dentition d’une blancheur éclatante. Il se releva. De taille moyenne, elle lui arrivait à peine au visage ; elle pouvait avoir une quarantaine d’années, peut-être moins. Le casque de ses cheveux prématurément blanchis et coupés au carré lui donnait un air expérimenté que tempérait un visage qui, en dépit des stigmates de la fatigue, avait gardé la fraîcheur de la jeunesse.

Philippe avait entendu les gardes parler d’une infirmière qui s’était échappée de Vukovar, conduisant seule une colonne de blessés qui avaient préféré tenter leur chance plutôt que rester dans l’abri précaire de l’hôpital. Le groupe avait rejoint les lignes croates la veille de la chute de la ville. Cette blancheur méchée de gris et soulignée par des yeux d’un bleu profond, presque violet, les avait fortement impressionnés, bien plus que l’exploit de sortir d’une ville qui recevait quotidiennement 5 000 obus de tous calibres. Subjugué, Philippe lui tendit son sac, incapable de détacher son regard du visage de l’infirmière qui lui faisait tranquillement face sans sembler s’offusquer de l’examen. Elle esquissa un sourire qui accentua les fines ridules naissantes qui partaient de ses yeux vers les tempes. Dans la lumière chiche du couloir, les yeux paraissaient noirs. Sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, quelque chose se passait entre eux, quelque chose de diffus qu’ils n’auraient pu expliquer ; ils ne cherchèrent pas à s’en défendre. Elle ne voyait pas l’homme en tenue de combat maculée de boue séchée ; elle ne retenait de l’officier que ce visage aux yeux verts qui reflétaient l’énergie, la détermination et, stupéfaite, elle eut soudain envie de poser la tête sur l’épaule de cet inconnu, de trouver enfin un appui, une stabilité dont elle ressentait cruellement l’absence depuis des années. Son sourire s’accentua, légèrement moqueur :

— Est-ce que je peux passer ? Philippe sursauta, gêné, brusquement ramené à la réalité.

— Oui, je vous en prie. Excusez-moi. Je m’appelle Philippe Daversin, je suis français.

Ainsi elle avait devant elle cet instructeur français dont toutes ses camarades lui parlaient depuis son arrivée.

— Charmée… Irina Dubrovna et je suis… croate.

Il lâcha la main qu’il avait gardée peut-être un peu plus longtemps qu’il n’eût été convenable. Il s’écarta et elle le dépassa, le quittant à regret. Il hésita encore, songea à la rattraper. Bizarrement, il n’avait pas envie de la laisser partir et aurait bien aimé continuer à parler, mais cela lui ressemblait si peu qu’il en était le premier étonné. Et puis, cela ne se faisait pas, enfin pas de sa part. Il l’observa un instant tandis qu’elle s’éloignait d’une démarche souple, féline. Puis, reprenant ses esprits, il secoua la tête comme pour chasser une idée inconvenante et se détourna ; il repartit rapidement vers ses quartiers. À l’autre bout du couloir, l’infirmière avait entendu le bruit des pas décroître et avait dû lutter pour ne pas se retourner.

Extrait 2 :

Toujours appuyée au saule, elle cligna vivement des yeux et, à travers les larmes qui lui brouillaient la vue, il lui sembla apercevoir une silhouette bouger derrière les fenêtres qui surplombaient l’entrée. Elle inspira une longue bouffée d’air. Inattendue, une voix grave se fit entendre à quelques pas :         « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis : Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire Et dans l’ombre qui s’épaissit. Les Morts ne sont pas sous la Terre : Ils sont dans l’Arbre qui frémit, Ils sont dans le Bois qui gémit, Ils sont dans l’Eau qui coule, Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule : Les Morts ne sont pas morts. »

Les vers, harmonieux, chantaient dans son cœur et apaisaient son âme. — Alors, vous êtes vraiment professeur de lettres, là-bas, en Côte d’Ivoire ?

— Évidemment ! Ce poème est l’œuvre d’un grand Africain, un Sénégalais, Birago Diop…

— Comment avez-vous deviné ?

— Vous m’avez dit que vous faisiez un pèlerinage. Vous êtes triste, j’en ai déduit soit qu’il vous avait quittée, soit qu’il était « parti ». On ne quitte pas une femme comme vous. Il est parti. Il y a longtemps ? Si je ne suis pas trop indiscret…

— Non, il a été tué en Bosnie il y a un peu plus de deux mois.

— Un soldat ?

— Oui, un soldat… un officier… Il habitait ici.

Il se retourna vers son taxi. Un bruit de moteur se faisait entendre, une voiture approchait. Il était temps de repartir.

Là-bas, derrière l’une des fenêtres, au-dessus de la porte du domaine, la silhouette s’était tournée de leur côté. Sakina vit la jeune femme brune quitter l’appui du tronc comme à regret et remonter dans l’Espace. Le chauffeur amorça une manœuvre et s’arrêta, le temps pour une CX blanche de passer devant lui, à vitesse réduite, mais sans ralentir. À l’avant, les occupants, deux hommes, étaient engagés dans une discussion animée ; tout à leurs projets, ils ne prêtèrent aucune attention au taxi parisien. À l’arrière de la Renault, Laureen était à nouveau abîmée dans ses pensées.

Dans la pièce tout en longueur de l’encorbellement, Sakina enferma son pinceau à rechampir dans un papier d’aluminium, puis appuya soigneusement sur le couvercle du pot de peinture. Elle était heureuse et chantonnait. Le retour de la CX signifiait le retour de son père, mais plus encore celui de Philippe. Intriguée, elle avait un temps regardé, sans trop y prêter attention, les personnes qui étaient descendues du taxi, identifiable de loin à sa signalétique lumineuse rouge. Des automobilistes qui s’étaient trompés… Cela arrivait depuis quelque temps ; il fallait absolument qu’elle fasse remplacer le panneau « Voie privée » endommagé par des chasseurs à la fin de la dernière saison.

 

 

EXTRAIT n°3 (section : Croatie, ligne de front, 20 décembre 1991 – Une petite fille aux yeux gris)

Il était inutile d’en dire plus. En silence, ils firent à nouveau le tour de l’église. Machinalement, avant de sortir, il ramassa une poupée qui traînait sur le sol et la posa délicatement sur un banc à côté d’une mère et de son bébé. Et, tout d’un coup, Philippe eut la certitude que l’abandon du hameau était un piège :

— Allez, on sort d’ici ! S’ils ont entendu la radio, ils vont nous allumer. On dégage vite ! Regroupement à la sortie du village et on retourne fissa sur notre base de départ. Allez ! Avec un peu de chance, dans le brouillard, ils ne nous ont pas vus. Allez, allez, on dégage ! On s’arrache ! Vite ! Rappelez tout le monde !

Il n’eut pas besoin de répéter ; les hommes sortirent en courant. À la porte, Philippe se retourna une dernière fois pour vérifier que personne ne restait. Son radio lui prit le bras :

— Écoutez, mon commandant.

— Quoi ? On n’a pas le temps de…

— Mais taisez-vous, merde ! Bon sang… Oui, ça pleure là-dedans ! Vous entendez ?

— Non, c’est le vent ! Tu sais bien qu’on a fait le tour et…

Mais le radio était déjà rentré et s’était agenouillé près du cadavre du chien.

— Passez-moi une lampe, mon commandant.

Le faisceau lumineux plongea derrière des entrelacs de pierre et balaya un court instant un gisant de pierre avant de se fixer sur deux grands yeux apeurés noyés de larmes.

— Oh putain, un gosse ! Euh… Pardon, mon commandant, mais c’est quand même un gosse.

L’homme en pleurait de joie, incrédule. Protégé par la froide pierre du gisant et les arcs sculptés qui soutenaient l’autel, l’enfant semblait se tasser encore plus dans son abri. Malgré ses efforts, le radio ne réussissait pas à le convaincre de sortir de son abri et commençait à désespérer. Sans une masse, il était impossible de casser la pierre pour sortir l’enfant et, de toute façon, le temps manquait pour une telle opération. Philippe le releva et le propulsa vers la sortie :

— Frédérik, va rejoindre les autres. Ne m’attendez pas. J’arrive. Il a peur de nos uniformes et des armes. Il ne bougera pas. Je vais essayer quelque chose.

Le radio sorti, Philippe prit délicatement le cadavre du chien et le posa sur le côté en lui caressant doucement la tête.

— Alors c’est toi qu’il défendait, n’est-ce pas ?

Puis il s’assit en tailleur sur les dalles de pierre et continua doucement son monologue, alternant français et croate. Dehors, le soleil avait définitivement percé le brouillard et la lumière entrait à l’intérieur de l’église par les vitraux brisés du chœur, posant des pastilles colorées sur la pierre grise. Au bout d’un temps qui lui parut incroyablement long, alors qu’il commençait à perdre espoir, il lui sembla percevoir un mouvement dans l’ombre. Au même moment, le premier obus tomba, faisant voler la fontaine et sa sculpture de glace en éclats mortels. Philippe se retint de se relever mais ne put s’empêcher de tourner son regard vers la porte.

— Tir de réglage… Merde, ça va devenir mauvais.

Quand il revint à nouveau vers le gisant, il se trouva face à face avec une petite fille de trois ou quatre ans, vêtue d’un anorak bleu ciel, au visage souillé par la poussière dans laquelle les larmes avaient laissé de longues traînées. Soulagé, Philippe se garda de tout geste brusque :

— Tiens ! Tu es donc sortie…

 

 

Suite :

Elle montra du doigt la poupée posée sur le banc.

— Elle est à toi ?

Il se tourna à demi pour attraper le jouet, mesurant chaque geste afin de ne pas effrayer la fillette. Le second obus frappa les pavés de la place et, soudain, elle fut dans ses bras, terrorisée ; il l’attrapa tout en se relevant. La peur viscérale qu’il avait refoulée jusque-là le submergeait et il sortit de l’église comme un fou, cherchant son fusil du regard et guettant simultanément le sifflement précédant l’impact d’un obus. Dehors, Srdjan avait ramassé l’arme et l’attendait avec deux hommes et le radio ; il tenta de plaisanter :

— Bon, mon commandant, on peut y aller maintenant parce que tu es quand même un peu long avec…

Il fut coupé par un ronflement sinistre qui s’amplifiait rapidement et que tous ne connaissaient que trop. Instinctivement, ils se jetèrent au sol et rentrèrent la tête dans les épaules. Le projectile tomba sur l’école et ses macabres mobiles. Sans plus attendre, les cinq hommes se relevèrent et partirent tête baissée, à demi courbés. Ils coururent à perdre haleine vers la sortie du village. Deux autres gardes restés en recueil les virent passer en trombe et se joignirent à leur course éperdue vers la forêt et les véhicules qui les attendaient. Comme à l’exercice, les tempes battantes, ils se jetaient au sol avant les impacts pour se relever et courir avant de plonger et recommencer, encore et encore. Ignorant la douleur et la fatigue, la vie se concentrait dans les muscles tétanisés et les jetait à chaque fois en avant pour un bond dont personne ne savait à l’avance s’il ne serait pas le dernier.

Derrière eux, le pilonnage systématique du village commençait, prouvant si c’était utile, que les plans de tir avaient été soigneusement étudiés.

[…]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 avis pour Le choix – Croatie 1991 -juin 1993

  1. Note 5 sur 5

    Philippe Daversin

    On ne trouve pas tous les jours son nom dans un livre et je n’ai pas trop l »habitude de commenter sur internet. Ma belle-mère me l’a offert, dédicacé par l’auteur. J’étais curieux (on ne se méfie jamais assez d’une belle-mère !) mais après tout pourquoi pas. Je suis surpris, et même agréablement surpris. Clairement, je ne partage pas les opinions du héros (et visiblement de l’auteur, étant anti-militariste), mais c’est un « mec » bien. En tant que professeur de français, je peux également dire que le livre est bien écrit, ce qui risque de dérouter certaines personnes parce que les gens n’ont plus l’habitude de ce type d’écriture. Il y a beaucoup de références qui aident à la compréhension du récit, peut-être trop. Le côté psychologique des personnages est fouillé, tout est dit avec beaucoup de pudeur. Ils sont attachants (il faudra me présenter Irina !). Bref, en ce qui me concerne, c’est un régal. Petit bémol : le texte est long et risque malheureusement de dissuader les lecteurs potentiels. On ne s’ennuie à aucun moment, ça passe très vite, trop vite. J’attends la suite 🙂

  2. Note 5 sur 5

    MARTIN Cécile

    Un livre instructif, passionnant et si bien écrit….
    Heureusement que nous pouvons encore lire des livres comme celui-ci!!!

  3. Note 5 sur 5

    agha sakina

    Un livre que j’ai dévoré…
    Une merveilleuse surprise !!!!
    J’ai tt de suite commencé à m’identifier à l’un des personnages le sergent sakina 🙂
    Un roman qui fascine par sa précision dans la description….
    Un très beau livre à lire et à faire découvrir au plus grand nombre.
    Une réussite Denis 😉

  4. Note 5 sur 5

    Agha S.

    Merveilleuse surprise !!!
    Livre très bien écrit
    Je le recommande…

  5. Note 4 sur 5

    charlotte

    Passionnant ce roman fleuve il nous fait voyager.L’ auteur nous entraîne d’un décor inchangé de la France ,profonde à la traversée d’un pays ravagé par la guerre . brutalité, sang ,drames,mais aussi beaucoup d’amour qui touche tous les domaines de la vie.la différence de culture qui ne s’oppose pas à la réciprocité de la relation .Cet ouvrage contient une bibliographie très riche qui permettra aux lecteurs courageux de poursuivre leurs recherches

  6. Note 4 sur 5

    Virginie

    La langue Française est mise à l’honneur dans cet ouvrage imposant. Ce roman m’a plongé dans le conflit Serbo/Croate au travers des aventures d’un militaire dont les valeurs viennent d’une autre époque, un temps où la chevalerie et l’amour courtois étaient de rigueur. La richesse des références et l’extrême réalité avec laquelle les évènements sont racontés m’ont fait oublié que je lisais une pure fiction. J’ai glissé, au fil des pages dans une histoire vraie, un récit journalistique. J’ai hâte de lire le second volume pour enfin savoir ce qui peut encore arriver au héros, il a déjà vécu tant de choses…….

  7. Note 5 sur 5

    Christian

    Dans son roman historique, « Le Choix », Denis Vignot, plonge son héros dans la guerre yougoslave.
    C’est une histoire qui reste furieusement d’actualité, sur tant de fronts : situations conflictuelles entre communautés voisines, aux équilibres fragiles maintenus en apparence un certain temps – par tous moyens-, sous la houlette de dirigeants « à poigne ». Mais ces derniers ont aussi laissé se cristalliser les haines, préparant l’explosion. Le monde bien-pensant, plus ou moins interventionniste, n’y a souvent vu aucun de ces 2 aspects.
    Le droit ou le non droit d’ingérence des grandes puissances, les alliances, certaines compromissions ont contribué à l’explosion et toutes ses conséquences.

    Ce héros n’est pas un super héros ; c’est un héros humain, pris par son engagement total comme dans une nasse.
    Il fut pour moi bien plus attachant, plus passionnant à suivre que les héros infaillibles, immortels qui meublent nombre de fictions romanesques ou cinématographiques.

    Cet ouvrage est le fruit d’un énorme travail, scrupuleusement documenté. Son rythme parvient à une fusion parfaite entre l’histoire du héros et les événements : là encore, tout est réalité. Son style s’ingénie à suggérer un événement, un rebondissement que l’on est pressé de découvrir dans la suite du texte.

    Sur la couverture du livre, on lit que « l’auteur, passionné par l’histoire des nations européennes, a choisi de parrainer, fin 1992, Vedrana, une petite orpheline croate, née, comme sa fille aînée, en1988 ».
    Cela contribue assurément à la force du texte dans sa façon de conter la fidélité, l’amour et l’honneur ; et, partant, à l’attachement du lecteur.
    J’attends avec impatience la sortie de la suite annoncée : « La Dette ».

  8. Note 5 sur 5

    Trouillet Bénédicte

    Très bon livre, une belle surprise… Je l’ai littéralement dévoré ! Personnages attachants, histoire émouvante.. et très bien écrit. J’attends la suite avec impatience ! Merci encore !

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A propos de l'auteur : Denis Vignot

Passionné par l’histoire des nations européennes, l’auteur a choisi de parrainer, fin 1992, Vedrana, une petite orpheline croate née, comme sa fille aînée, en 1988. De cet engagement est né ce livre, centré sur la première partie d’un conflit qui s’est déroulé à nos portes dans l’indifférence générale. Un second volume – La Dette – est en préparation : Philippe Daversin y retrouvera certains des protagonistes du Choix et ses pas le porteront dans le Kosovo au tournant du XXème siècle.